Dans le cadre de la rénovation des chapelles grecques du Musée Lapidaire, une des pièces marquantes désigne un magnifique cratère en calice à figures rouges représentant un des douze travaux d’Héraclès : Héraclès et le taureau de Crète (Attique, proche du Peintre de Kléophon, vers 420 av.J.C) donné au musée Calvet par le Professeur Henri Metzger, membre de l’Institut, éminent céramologue.
Prochainement, nous évoquerons dans ces pages les fouilles archéologiques en Turquie du professeur Metzger.

 

HENRI METZGER
(1912-2007)
Membre de l'Institut

 

Un article de
Christian Le Roy,
Jean-Jacques Maffre,
Olivier Pelon1


portrait-metzgerD'origine alsacienne et protestante, mais né dans l'Isère et fidèle toute sa vie à l'Université de Lyon ; spécialiste de l'iconographie des vases grecs, mais ayant passé près de quarante étés sur les chantiers archéologiques de Grèce et d'Anatolie : l'homme semblait tout d'une pièce, alors qu'il était tout en contrastes. Les débuts de sa carrière furent classiques : entré à l'École normale supérieure en 1932, il affirma d'emblée sa vocation d'helléniste, concrétisée dès 1934 par un voyage en Grèce en compagnie de Pierre Amandry. Agrégé des lettres en 1937, il partit en 1939 avec son épouse Anne, après un bref passage au lycée Fustel-de-Coulanges à Strasbourg, pour l'École française d'Athènes, où il rejoignit Pierre Amandry, Roland Martin et Ernest Will. À la déclaration de guerre ils furent affectés en Syrie, où ils retrouvèrent Henri Seyrig. L'armistice de 1940 les renvoya en Grèce où ils passèrent le reste de la guerre, dans les conditions dramatiques qui régnaient alors. Parallèlement à des recherches aux Asclepieia d'Épidaure et d'Athènes, l'ouverture en 1941, avec Roland Martin, d'un nouveau chantier de fouilles à Gortys d'Arcadie, dans un environnement d'une rusticité totale, apparaît aujourd'hui comme une initiation. C'est en effet l'expérience arcadienne qui leur permit par la suite d'affronter les chantiers anatoliens de Claros et de Xanthos.


Après la guerre, l'activité scientifique d'Henri Metzger prit la double direction qu'il devait maintenir toute sa vie : d'une part, il profita de son statut de membre de l'Institut français d'archéologie d'Istanbul, de 1945 à 1947, pour découvrir la Lycie ; d'autre part, sous l'influence de Jean Audiat, puis de Charles Dugas et enfin de Sir John Beazley, il mena à bien sa thèse de doctorat d'État sur Les représentations dans la céramique attique du IVe siècle (1951). Il enseigna à l'Université de Lyon de 1947 à 1981, avec une interruption de 1975 à 1980, pendant laquelle il fut directeur de l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul. Il fut également professeur associé à l'Université de Genève de 1961 à 1968, où il eut un disciple fervent en la personne de Jean-Marc Moret. À Lyon il succédait à Charles Dugas, dont il rassembla dans un Recueil les études les plus marquantes sur l'iconographie des vases grecs. Il hérita de Dugas la fonction de conservateur de la Bibliothèque Salomon-Reinach. Ce dernier, ancien directeur de la Revue archéologique (1903-1932), avait légué sa bibliothèque à l'Université de Lyon, un exemple que Metzger devait suivre trois quarts de siècle plus tard. Dans un texte peu connu, Metzger, citant Dugas, a raconté le transport des quinze mille volumes et leur arrivée à Lyon au musée des Moulages. La valeur du « fonds Reinach » fut mise en lumière
lorsque l'incendie de la bibliothèque inter-universitaire de Lyon, dans la nuit du 11 au 12 juin 1999, amena les étudiants avancés à la Maison de l'Orient et de la Méditerranée, où cette bibliothèque était conservée, et confirma son rôle de centre vivant des études d'archéologie classique. Quant au musée des Moulages, autre héritage du XIXe siècle, dont la création revient à Maurice Holleaux, Metzger fit de son mieux pour le protéger de ce qu'il appelait les « atteintes de la grande ville ».


Dans le champ de l'histoire de l'art antique, le domaine d'élection de Metzger fut la céramique grecque, et plus spécialement les vases produits à l'époque classique par les ateliers d'Athènes et d'Italie du Sud. Bien qu'il ait connu et apprécié Beazley, avec lequel il échangea de nombreux tirés à part, il n'a pas souhaité poursuivre son œuvre dans la même direction. Ses recherches ont essentiellement porté sur l'iconographie. Dans la lignée de Clermont-Ganneau, mais s'appuyant aussi sur des travaux plus récents, tels ceux de Gombrich et de Panofsky, il cherchait à découvrir les « flexions» qui « lient entre elles les composantes de telle ou telle image et la syntaxe qui les régit ». N'oubliant pas qu'un vase est aussi une marchandise, il souligne la distinction entre la vérité « absolue » de l'image, celle voulue par l'artiste, et « l'erreur relative, qui serait celle de l'acheteur, interprétant à sa façon une image née en terre étrangère ». Cette polysémie iconographique est l'un des aspects de « l'autonomie du monde des images et de sa richesse créatrice ». Plus généralement, le peintre de vases « s'apparente au bricoleur » qui est « contraint de travailler avec les moyens du bord, l'image étant construite à partir d'éléments résiduels ».


En faisant sienne la notion de bricolage, familière aux spécialistes de la pensée mythique, il rejoint Charles Dugas qui, dès 1937, opposait tradition littéraire et tradition graphique, et se sépare des érudits qui voient seulement dans l'image l'illustration d'un texte. Il est ainsi le précurseur, parfois méconnu, des iconographes qui parlent aujourd'hui de la « cité des images ». Pour autant, il n'oubliait ni la nécessité d'une information étendue ni l'utilité des techniques modernes. Il y contribua en donnant à la REG, pendant trente ans (1960-1990), d'abord seul, puis en collaboration, un Bulletin bibliographique de céramique grecque2, où il ne perdait jamais une occasion de rappeler que la clé de bien des problèmes se trouvait dans les analyses de laboratoire. Il y alliait étendue des connaissances et vigilance critique, comme l'a souligné avec humour Sir John Boardman :

« II ne peut y avoir que peu de chercheurs qui n'ont pas fait la grimace à la critique cinglante, mais juste, qu'il a lancée contre leurs théories préférées, ou qui n'ont espéré que leurs collègues passent sous silence les faiblesses qu'il avait découvertes. »3 L'activité de céramologue d'Henri Metzger s'est aussi exercée, pendant une quinzaine d'années, à partir du moment où il fut élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (en 1988), en tant que directeur de cette vaste entreprise internationale qu'est le Corpus vasorum antiquorum. Il a veillé à ce que plusieurs fascicules soient publiés dans la série française, non seulement pour les collections du Louvre, mais aussi pour celles de province (ainsi le musée Dobrée de Nantes ou celui d'Ensérune). Il avait procédé, par courrier ou par l'envoi sur place de jeunes chercheurs, à une enquête sur les collections françaises qui a montré la richesse de ce patrimoine. Il relisait avec son acribie coutumière les textes fournis par les divers collaborateurs et leur prodiguait ses conseils éclairés, comme il le faisait à ses étudiants. Au plan international, il multipliait aussi les contacts pour que de nouveaux pays, notamment la Russie, se joignent à l'entreprise du CVA ; ses efforts furent récompensés : le XIVe fascicule de la série russe est paru fin 2008. C'est aussi surtout en tant que céramologue qu'il fut membre, de 1984 à sa mort, du Comité de lecture de la RA.


L'autre grande aventure de sa vie fut, pour Anne et lui, la fouille de Xanthos et du Létoon. La fouille de Xanthos fut ouverte en 1950 par Pierre Demargne et Pierre Devambez ; Henri Metzger la rejoignit dès 1951 pour ne plus la quitter. C'était la première fouille en Lycie depuis les explorations du XIXe siècle.

 

 

Différentes vues du vase Metzger

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©Jean-Luc Maby



 

 
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1. Ont collaboré à cette notice J.-J. Maffre (pour le Bulletin céramologique et pour l'activité d'Henri Metzger à la direction du Corpus vasorum amiquorum) et O. Félon (pour son rôle à l'Université de Lyon) ; Chr. Le Roy a évoqué les autres aspects de l'œuvre d'Henri Metzger, a assuré la coordination de l'ensemble et rédigé la bibliographie. Plusieurs passages sont repris dans la biographie rédigée par O. Pelon et Chr. Le Roy, à paraître dans L'Archicube, Revue de l'Association des anciens élèves, élèves et amis de l'Ecole normale supérieure.
 
REV. ARCH. 2/2009, p. 337-344.
2. Dont un utile index a été publié : C. DUBOSSE, REG, 109, 1996, p. 185-254.

3. Hommage à Henri Metzger à l'occasion de son élection à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris, 1989.
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Panorama des fouilles de Xanthos