Baigneuse endormie près d'une source 
de Théodore Chassériau


CHASSERIAU-T-La-Nymphe-endormie Baigneuse endormie près d'une source, 1850, huile sur toile, 137 x 210 cm.
Avignon, musée Calvet. © du musée.

 

 

"La jouissance me paraît le seul but de la vie et la seule chose utile au monde"
Théophile Gautier,
Mademoiselle de Maupin. (1835)

 

Un illustre modèle

Justine (quel prénom !) Pilloy, alias Alice Ozy, la belle Baigneuse endormie du musée Calvet d'Avignon, est née en 1820. Maîtresse de Théophile Gautier, puis de Chassériau, c'est une actrice.

Elle joue Marie Stuart dans la pièce de Schiller, montée à Paris en 1845. Célèbre, belle, peu farouche, la "Vénus commode", comme dira un peu gaillardement Gautier, est peinte par Théodore Chassériau dans tout l'éclat de ses trente ans, dévêtue (et non pas nue, c'est important), nonchalamment endormie (l'est-elle vraiment ?) près d'un filet d'eau, dans un sous-bois épais. Mais écoutons Gautier, qui sait de quoi il parle :

"La tiède moiteur du sommeil lui emperle la figure, et ses joues rafraîchies brillent comme des fleurs sous la rosée. La belle ligne serpentine conduite du talon au poignet, le modelé du torse, la finesse des attaches, montrent que M. Chassériau est capable de chanter comme un statuaire antique cette belle ode du corps humain, thème éternel de l'art grec" ("Salon de 1850", La Presse, 1er mars 1851).

La si surprenante tentation néo-vénitienne des années 1840, pour reprendre l'heureuse formule de Jacques Foucart, s'exprime ici à plein. La peinture du nu féminin dans la nature, thème éternel de l'art vénitien, serait-on tenté de dire pour paraphraser Gautier, livre ici l'un de ses plus grands chefs-d'oeuvre. Giorgione, Titien, les modèles pleuvent, plus écrasants les uns que les autres (Velázquez aussi).

 

Chassériau, "un autre Giorgione"

C'est le grand critique Théophile Thoré qui, le premier, dès le Salon de 1839, sut déceler l'originalité, au sein de la troupe des élèves d'Ingres, du talent de Chassériau : "Loin de répudier les ressources de la palette [...], il aime, presque comme un Vénitien, les belles étoffes à reflets éclatants et la lumière blonde qui caresse une peau veloutée".

Plus que l'élève de Monsieur Ingres (qui ne jure, lui, que par Raphaël), Chassériau apparaît à Thoré comme un autre Giorgione, peignant une moderne courtisane dans une opulente nature. Pour bien comprendre tout l'enjeu d'un tel défi, il nous faut nous projeter quelques années après la mort de Chassériau, dans ces années 1860 qui vont voir la naissance, autour de Manet puis du groupe des Batignolles, de la "nouvelle peinture". Ce qu'Henri Loyrette appelle excellemment "la légende dorée de l'impressionnisme" nous renseigne sur ces années décisives pour la peinture française.

La scène est trop connue pour qu'on s'y attarde. Manet, cité par Antonin Proust, s'écrie : "Il paraît qu'il faut que je leur fasse un nu. Eh bien, je vais leur faire un nu !". C'est un dimanche à Argenteuil en 1860, des yoles blanches passent sur la Seine, et des femmes se baignent. Le résultat, c'est Le Bain du Salon des Refusés de 1863, ce fameux Déjeuner sur l'herbe par qui le scandale arrive, magnifique tableau d'atelier promu, paradoxalement, au rang de "primitif" de la nouvelle école "pleinairiste". Notons-le, le nu, en particulier le nu féminin, reste très apprécié des "impressionnistes". Seul Frédéric Bazille fait exception, qui préfère peindre des corps masculins. C'est à propos d'un de ses tableaux, une Scène d'été conservée aujourd'hui à Harvard; exposée au Salon de 1870, où figurent huit jeunes baigneurs, que le critique Zacharie Astruc, qui défend les "impressionnistes", écrit significativement :

"A-t-on délaissé le nu ? Se préoccuperait-on moins du style ? Pas du tout, mais on le cherche dans la vérité de la vie, dans l'intime contemplation de ce qui est, qui brille à nos yeux, qui nous frappe et nous émeut. Le véritable esprit du passé revient. Corot n'est-il pas dans la grande tradition lorsqu'il peint sa Toilette ? Lui et Giorgione (songez au Concert du Louvre) peuvent se donner la main".

Remplacez Corot par Chassériau, et la comparaison opère encore plus parfaitement. Giorgione, Titien, Chassériau, Manet et Bazille forment ainsi une chaîne ininterrompue de peintres des corps glorieux. À cette liste, il conviendrait d'ajouter évidemment Ingres, le vieux maître, adorateur que l'on devine un peu pervers d'odalisques offertes et interdites à la fois, fruits défendus proposés à la contemplation nécessairement frustrée du spectateur. Et Degas, grand admirateur de Chassériau, analyste impitoyable de "l'animal femelle". Sans oublier l'immense Courbet, véritable "apôtre de la chair", dont toute l'oeuvre est une ode à la Nature, Courbet dont les extraordinaires Baigneuses (Montpellier, musée Fabre) font s'écrier à Alfred Bruyas, qui aussitôt les achète : "Voilà l'art libre !".

 

Le nu, fondement de l'art

Face à de tels monuments, la Baigneuse de Chassériau peut sembler un peu trop suave. Face à la perversité corrosive des Demoiselles des bords de Seine, Alice Ozy, avec sa franchise et sa "santé", peut paraître un peu trop évidente. Certes, mais il faut se souvenir de ce que l'on a dit des intentions de l'artiste : rivaliser avec les grands maîtres, "faire un nu", avec ce que cela comporte de classique, de grec.
Revenons une dernière fois à Gautier. Dans son Salon de 1864, publié dans Le Moniteur, il écrit magnifiquement :

"Le nu est pour la peinture ce que le contre-point est pour la musique, le fondement de la vraie science. L'étude de la forme humaine, absolue et dégagée de tout costume et de toute mode transitoire est seule capable de produire des artistes complets. Là est le vrai, le beau, l'éternel". Et plus loin, donnant la clé d'une vision du monde et de l'être humain héritée de la Grèce antique, transmise par les maîtres de la Renaissance, et qui vit alors, mais cela Gautier ne peut pas le savoir, ses derniers jours :

"L'Homme ne peut donner à son rêve une forme plus parfaite que la sienne. C'est à rendre cette forme modelée à son image par le Créateur que doivent tendre les efforts et les ambitions de l'art sérieux".

 

Sylvain Boyer,null
Conservateur en chef du Patrimoine,
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Directeur du musée Calvet.
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