VICTOR MARTIN COLLECTIONNEUR ET MÉCÈNE

Entretien avec Hélène Martin-Blanchard


 

Le 10 mai dernier, le musée Calvet célébrait l’ouverture de la salle d’Art moderne Victor Martin sous l’autorité de Valérie Siaud Adjointe au Maire, Déléguée aux musées. Parmi les nombreuses personnes présentes lors de cet événement, se trouvaient Pierre Martin, fils du donateur, mais aussi Hélène Martin-Blanchard, sa veuve. C’est vers elle que nous nous sommes tournés pour mieux connaître le collectionneur, le donateur et l’homme qu’était Victor Martin.


Q : On connaît peu les donateurs car ils restent souvent discrets et l’on ne retient d’eux que les œuvres qu’ils ont léguées. Vous qui étiez son épouse, que pouvez-vous nous dire de Victor Martin ?

photo-martin-1R : Il était issu d’une famille de petits industriels qui vendaient du fourrage à l’armée. Ils créèrent par la suite une blanchisserie à grande échelle du côté de Roman et lorsque le 7e Génie est venu s’installer à Avignon ils ont, en quelque, sorte suivi l’armée et se sont installés ici. Victor est donc né dans la cité des papes. Elève au Collège des Jésuites il a, par la suite, repris l’affaire familiale, un peu à contre cœur je dois le dire, car il était plus intéressé par l’art que par le commerce. Mais en fait il y avait deux personnages en lui : l’un pragmatique et homme d’affaire, l’autre sensible, créatif et passionné. Mais très vite, conscient de ses responsabilités, il assuma la direction de l’usine tout en conservant son jardin secret. Bien que très pris par son travail, il arrivait à lire trois heures par jour. Art et littérature faisaient bon ménage, avec un goût prononcé pour la création des écrivains américains. Cette échappatoire, hors ses activités professionnelles, était pour lui une nécessité. Il a commencé à chercher, à discerner le monde de la peinture en évitant de se fier uniquement à ses émotions dans l’appréciation des œuvres qu’il remarquait. C’est très tôt qu’il fit une rencontre déterminante en la personne de Marie-Mella Müter, peintre de grande culture, qui lui permit de découvrir avec acuité le monde de l’art . De là, plusieurs rencontres avec des artistes, jusqu’au jour où il ouvrit la Galerie T’hot, sur Avignon, de 1965 jusqu’en 1980.







Q : Quelle était son approche de l’art ?

R : Il était opposé à la connaissance purement intellectuelle dans l’art ainsi qu’à ce qui s’y rattachait. Il disait qu’en pratiquant ainsi on passait à côté de l’essentiel. L’art c’est ce qui exprime le moi profond. C’était, pour lui, une perception viscérale et émotionnelle. Il donnait une grande importance à ce que l’artiste lui-même pouvait dire de son art, comme par exemple les Lettres de Van Gogh à son frère. Il trouvait qu’on était ainsi au cœur de la sensation d’un créateur. En revanche, lorsqu’il écoutait les critiques il s’emportait, car il n’aimait pas que l’on donne une tournure essentiellement intellectuelle à l’œuvre d’un artiste. Pour lui, l’art ne devait pas être appréhendé de cette façon, même si une part d’intellect pure doit intervenir. Il n’aimait donc pas les critiques qui basaient souvent leurs écrits sur un aspect narcissique et intellectuel.

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Q : Quel est, selon vous, ce qui l’a conduit à la peinture, à l’art ?

R : Je pense que c’est une angoisse existentielle terrible. La peinture était pour lui un moyen de trouver une réponse spirituelle à l’existence. L’art était une marche pour atteindre autre chose. Il me disait toujours qu’un artiste définit son univers métaphysique et que c’est avant tout son univers intérieur et sa perception du monde que l’on retrouve dans ses œuvres. Il se plaisait à répéter qu’une œuvre d’art n’est pas seulement une chose esthétique mais qu’il faut regarder bien au delà. L’art doit nous emmener vers d’autres frontières. C’est cette approche qui l’a conduit à la peinture. Il n’était pas heureux de nature et il compensait ce spleen par une générosité directe et peut-être excessive, certainement pour dominer son angoisse. Il paraissait un peu raide et intransigeant aux yeux des autres, mais c’était pour cacher sa grande sensibilité. La peinture était donc pour lui un besoin profond.

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Q : Quels étaient ses goûts en peinture et comment s’est constituée sa collection ?

R : Il aimait beaucoup les grands peintres flamands, la peinture religieuse, l’expressionnisme allemand du XXé siècle. Il trouvait que ceux qui exploraient le plus l’âme humaine c’étaient les Flamands. Il a commencé sa collection après la guerre, très rapidement. Lorsque ses affaires ont redémarré elles sont devenues très vite florissantes ce qui le poussa a développer son industrie vers d’autres secteurs et c’est à ce moment là qu’il déploya une énergie importante pour sa réussite, mais aussi pour sa créativité personnelle. Il voyageait souvent à Paris pour rencontrer des artistes dont il était le mécène. Il reconnaissait d’ailleurs qu’il ne faisait pas toujours les bons choix mais il avait le mérite de donner. Il avait beaucoup d’admiration pour les grands donateurs et mécènes du Xxème siècle. N’étant pas aussi puissant qu’eux, il voulait néanmoins tracer sa propre route et faisait selon ses moyens. Il aurait pu se permettre d’acquérir quelques Picasso ou autres grands artistes du 20ème siècle, mais préférait rester vrai en se maintenant à des choix personnels et aider des artistes peu connus. C’était son côté généreux.


Q : Qu’est-ce qui a motivé la donation de Victor Martin au musée Calvet ?

R : A l’origine il voulait créer un musée dans la chapelle Saint-Véran qui était située sur l’emplacement de l’usine de son père. Il avait honte de voir cette chapelle du XIVé siècle occupée en partie par des machines. Il prit donc la décision de déménager tout l’outillage professionnel, ce qui lui coûta beaucoup d’argent. Il agrandit l’espace des bâtiments de travail, afin de relocaliser tout le matériel nécessaire au fonctionnement. C’est à partir de là qu’il entreprit la restauration de la chapelle Saint Véran avec l’aide des Monuments Historiques. Ces travaux s’effectuaient par tranche de 200 000 francs (30 000 euros). Il participait à hauteur de 200 000 francs et les Monuments Historiques versaient aussi la même somme. Cela faisait beaucoup d’argent dans les années quatre-vingt.

Q : Mais je suppose qu’il a du très vite comprendre que ce projet serait difficile à réaliser ?

photo-martin-6R : Oui effectivement. Il a restauré cette chapelle en s’interrogeant sur la façon dont le patrimoine allait être géré. Il était évident pour lui, que cet édifice historique devait être rattaché à un musée. C’est à ce moment là qu’il eut l’idée de prendre contact avec Marie-Pierre Aufrère alors Conservateur en chef du musée Calvet ainsi qu’avec Josserand de Saint Priest qui occupait le poste de Vice-Président de la Fondation Calvet. Il lui semblait qu’en procédant ainsi la solution apparaîtrait.


Ce n’est qu’après un examen approfondi de la situation, que chacun s’aperçut qu’il était difficile pour le musée Calvet de s’étendre jusqu’à la chapelle Saint Véran. Le projet fut donc abandonné. C’est devant l’évidence de cette impossibilité que Victor Martin décida de faire donation, au musée Calvet, d’une partie de sa collection riche de plus de six cent pièces (dessins, aquarelles, huile sur toile, sculptures). Certaines de ces œuvres furent données au musée, mais la plus grande partie fut partagée entre ses enfants. Telle fut sa volonté. Nous sommes aujourd’hui heureux de voir cette salle portant son nom dans ce magnifique lieu qu’est le musée Calvet.

 



Propos recueillis par
Patrick Kocher